En bref

  • SpaceX a déposé en Grimes County (Texas) le plan d'une fab semiconducteurs Terafab à 55 milliards de dollars pour la phase 1, jusqu'à 119 milliards à terme.
  • Le projet est codéveloppé avec Tesla, xAI et Intel ; il vise une capacité d'un térawatt de compute IA par an, intégrée verticalement de la lithographie au packaging.
  • Les premiers wafers ne sortiront pas avant mi-2028 selon Morgan Stanley ; la consommation électrique projetée fait déjà débat dans la grille texane.

Ce que Musk a déposé à Grimes County

Le 6 mai 2026, SpaceX a déposé une notice publique en Grimes County, dans le centre-est du Texas, détaillant les contours financiers d'un projet jusqu'alors annoncé à grands traits par Elon Musk. Baptisé Terafab, le site doit accueillir une fab semiconducteurs verticalement intégrée dont l'investissement de phase 1 est chiffré à 55 milliards de dollars. Le document précise toutefois que le budget total, en cas de buildout complet, pourrait atteindre 119 milliards. À titre de comparaison, c'est davantage que les 65 milliards engagés par TSMC sur l'ensemble de ses sites en Arizona, et plus du double du méga-fab d'Intel à Ohio.

Le projet est porté conjointement par Tesla, xAI, SpaceX (maison mère de xAI depuis sa fusion début 2026) et Intel, qui apporte son savoir-faire en lithographie EUV et son architecture process. L'annonce initiale, faite par Elon Musk sur X le 21 mars 2026, présentait Terafab comme la première fab capable de produire plus d'un térawatt de capacité de compute IA par an, soit l'équivalent d'environ 50 millions de GPU Nvidia H200 selon les conversions énergétiques retenues. L'ambition n'est pas seulement de fabriquer des puces, mais de centraliser sur un seul site la conception des designs, la fabrication, la production de mémoire HBM, le packaging avancé 2.5D/3D, et le test final.

Cette intégration verticale est la marque de fabrique du modèle Musk. Le PDG considère, comme il l'a expliqué lors de la conférence investisseurs de Tesla en avril, que la chaîne actuelle de l'industrie - design chez Apple ou Nvidia, fabrication chez TSMC, packaging chez ASE ou Amkor, mémoire chez SK hynix - introduit trop de latence et de friction pour suivre la cadence de l'IA. En internalisant tout, Terafab vise à raccourcir les cycles de design-to-wafer à moins de six mois, contre douze à dix-huit aujourd'hui chez TSMC pour des clients premium.

Le site retenu, à Grimes County, présente plusieurs avantages selon les documents déposés. Foncier abondant et bon marché, proximité du gisement gazier de l'Eagle Ford qui pourrait alimenter une centrale captive, accès à l'eau via les rivières Brazos et Navasota, et surtout un environnement réglementaire texan particulièrement permissif sur les rejets industriels et les contrats salariaux. Les autorités locales doivent voter en juin un accord d'abatement de taxe foncière qui pourrait représenter plusieurs centaines de millions de dollars sur quinze ans.

L'usage prévu est tout aussi spectaculaire. Selon les filings et les présentations Musk, les puces Terafab doivent alimenter trois flottes captives : les systèmes Full Self-Driving de Tesla (estimés à 8 millions de véhicules sur la route en 2028), le programme humanoïde Optimus dont Tesla vise une production de masse, et les data centers IA de xAI qui consomment actuellement plus de 200 mégawatts à eux seuls. À cela s'ajoute une orientation spatiale, avec des modules de compute embarqués potentiellement intégrés aux satellites Starlink V3 pour offrir des capacités d'inférence en orbite basse.

Le calendrier reste cependant prudent. Morgan Stanley, dans une note publiée la semaine du 6 mai, estime que dans le scénario le plus agressif, les premiers wafers commerciaux ne sortiront pas avant mi-2028. La construction du bâtiment, l'importation des steppers EUV (chez ASML), le câblage du clean room et la qualification des process exigent un minimum de deux ans, même avec l'appui d'Intel. À titre indicatif, la fab Intel Ohio 1 a connu trois années de glissement entre l'annonce de 2022 et la mise en service partielle de 2026.

Sur le plan énergétique, le projet a déjà provoqué un débat technique tendu avec ERCOT, l'opérateur du réseau électrique texan. La fab consommerait, à pleine cadence, entre 4 et 6 gigawatts en continu, soit l'équivalent de quatre réacteurs nucléaires civils. SpaceX et Tesla envisagent une combinaison de centrale à cycle combiné gaz, solaire à grande échelle sur 8 000 hectares adjacents, et batteries Megapack pour le stockage. Selon Bloomberg, des discussions sont également en cours avec Oklo et X-Energy pour l'installation à plus long terme de petits réacteurs modulaires (SMR) sur site.

Côté concurrence, l'annonce a déjà fait réagir TSMC qui a accéléré ses plans Arizona Phase 3, et Samsung qui révise à la hausse ses capacités à Taylor (Texas) - également au Texas, à 200 kilomètres de Grimes County. Nvidia, qui dépend à plus de 90% de TSMC pour ses GPU, a indiqué dans son dernier rapport trimestriel qu'il étudiait la possibilité de réserver une part de la capacité Terafab dès 2029, contredisant en partie le narratif d'une fab exclusivement captive pour l'écosystème Musk.

Pourquoi c'est important

Au-delà du caractère spectaculaire des chiffres, Terafab signale un basculement structurel dans l'économie de l'IA générative. Les hyperscalers - Microsoft, Google, Amazon, Meta - dépensent en 2026 environ 725 milliards de dollars en capex consacrés à l'IA, mais cette dépense passe presque intégralement par TSMC et Nvidia. Musk, en investissant directement dans la fabrication, vise à court-circuiter cette dépendance et à reprendre la main sur sa supply chain. Si Terafab réussit, ce serait le premier exemple d'une intégration verticale complète depuis IBM des années 1960.

Pour l'industrie européenne, le projet souligne crûment le retard accumulé. L'European Chips Act, doté de 43 milliards d'euros sur la décennie, paraît modeste à côté des 119 milliards de Terafab seul. Les usines STMicroelectronics-GlobalFoundries à Crolles ou Intel Magdebourg en Allemagne, retardée pour des raisons budgétaires, ne joueront pas dans la même catégorie capacitaire. Le risque pour l'Europe est de devenir un consommateur structurel de puces IA américaines ou asiatiques, sans levier industriel propre, à un moment où la souveraineté technologique est devenue un enjeu géopolitique de premier rang.

Sur le plan environnemental et social, Terafab cristallise les tensions autour du coût réel de l'IA. Les 4 à 6 GW de consommation projetés équivalent à la consommation électrique de 4 millions de foyers américains. ERCOT, déjà sous pression chronique - on se souvient de la tempête Uri de 2021 et des coupures massives - n'a pas encore validé les conditions de raccordement. Les associations environnementales locales s'inquiètent également de la consommation d'eau ultra-pure (jusqu'à 10 millions de gallons par jour pour une fab de cette taille) dans une région régulièrement frappée par la sécheresse.

Enfin, Terafab pose la question de la stabilité de l'écosystème xAI-Tesla-SpaceX. Le projet exige une coordination industrielle et financière sans précédent entre trois entités dont la situation économique varie fortement : Tesla vient de licencier 14 000 employés en avril, SpaceX dépend encore de subventions gouvernementales NASA, et xAI brûle plus d'un milliard de cash par trimestre. Un retard de financement à mi-construction pourrait transformer Terafab en éléphant blanc texan, sur le modèle de Foxconn Wisconsin annoncé en 2017 par Donald Trump puis quasiment abandonné.

Ce qu'il faut retenir

  • Terafab vise une production locale d'un térawatt de compute IA par an, avec intégration verticale de la lithographie au packaging - une rupture du modèle TSMC.
  • Premier wafer commercial pas avant mi-2028, financement total potentiel de 119 milliards, dépendant de la santé financière croisée de Tesla, xAI et SpaceX.
  • Le projet expose un retard structurel de l'Europe en capacité de fabrication semiconducteurs souveraine ; il accentue la dépendance européenne aux puces IA américaines.

En quoi Terafab change la donne pour les acheteurs de GPU IA ?

Si la phase 1 entre en production comme annoncé, Terafab pourrait offrir d'ici 2029 une alternative directe à Nvidia pour les charges d'inférence et d'entraînement IA, avec une chaîne raccourcie et donc potentiellement moins chère. À court terme cependant, les entreprises clientes resteront dépendantes de TSMC, Samsung et Intel Foundry. Pour les DSI européens, la diversification fournisseurs doit rester la stratégie prudente d'ici 2028.

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