En bref

  • Les représentants Jay Obernolte (R-CA) et Lori Trahan (D-MA) ont déposé le 4 juin 2026 un avant-projet de loi bipartisan de 269 pages visant à créer un cadre fédéral de gouvernance de l'IA aux États-Unis.
  • Le texte, baptisé Great American AI Act, propose une préemption de trois ans des lois étatiques sur le développement des modèles d'IA frontier — une disposition qui cristallise les controverses.
  • Les entreprises dont le chiffre d'affaires dépasse 500 millions de dollars seraient soumises à des audits tiers semestriels et à la publication obligatoire de cadres de sécurité IA.

Le Congrès américain dévoile son projet de régulation fédérale de l'IA

Le 4 juin 2026, les représentants Jay Obernolte (Républicain, Californie) et Lori Trahan (Démocrate, Massachusetts) ont rendu public un document de discussion de 269 pages constituant le socle du Great American AI Act. Rédigé avec le soutien des représentants Scott Franklin (R-FL), Suhas Subramanyam (D-VA), Erin Houchin (R-IN) et Scott Peters (D-CA), ce texte bipartisan ambitionne de devenir le cadre de référence américain pour la gouvernance de l'intelligence artificielle, à une période où les États-Unis n'ont toujours pas de législation fédérale unifiée dans ce domaine malgré plusieurs années de débats.

Le document constitue formellement une discussion draft, c'est-à-dire un avant-projet destiné à recueillir les retours des parties prenantes, des experts techniques et du grand public avant une introduction formelle au Congrès. Ce processus de consultation publique élargie est relativement inhabituel à ce stade précoce d'élaboration législative et témoigne de la conscience des auteurs quant à la complexité politique du sujet. Les premiers commentaires sont attendus avant fin juillet 2026 selon les bureaux des deux élus, après quoi une version révisée sera préparée pour introduction formelle à l'automne.

La disposition la plus commentée est sans conteste la préemption des lois étatiques sur le développement de l'IA. Le texte prévoit de suspendre, pendant trois ans, toutes les lois et réglementations étatiques spécifiquement régulant le développement d'un modèle d'IA. Cette clause ne s'appliquerait pas aux lois portant sur l'utilisation ou le déploiement des modèles — une distinction importante mais dont les contours pratiques restent suffisamment flous pour alimenter des contentieux judiciaires. Le Congrès disposerait de cette fenêtre de trois ans pour élaborer un cadre fédéral définitif, évitant une mosaïque de réglementations étatiques potentiellement contradictoires.

Pour les grands développeurs de modèles frontier — définis comme les entreprises dépassant 500 millions de dollars de chiffre d'affaires annuel —, le texte impose des obligations substantielles. Ces acteurs devront publier des safety frameworks décrivant leur approche de la gestion des risques liés à leurs modèles, signaler les incidents critiques à une autorité fédérale désignée, et se soumettre à des audits indépendants conduits par des tiers accrédités à une fréquence semestrielle. Ces obligations s'appliqueraient directement à OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, Meta AI et Microsoft, qui dépassent tous ce seuil.

Sur le plan institutionnel, le projet formalise le Center for AI Standards and Innovation (CAISI), un organisme du Département du Commerce chargé d'élaborer des standards et des guidelines volontaires pour l'industrie IA. Le texte propose d'allouer 100 millions de dollars par an au CAISI pour les exercices budgétaires 2027, 2028 et 2029, soit un budget cumulé de 300 millions sur trois ans. Le NIST verrait ainsi son rôle renforcé dans l'écosystème de gouvernance de l'IA, dans la continuité de l'AI Risk Management Framework publié en 2023.

Le projet inclut également un volet de protection des lanceurs d'alerte travaillant dans des organisations développant des modèles d'IA. Ces whistleblowers bénéficieraient d'une protection légale explicite contre les représailles en cas de signalement d'incidents ou de pratiques risquées. Par ailleurs, les sanctions pour fraude facilitée par des technologies d'IA seraient significativement alourdies, ciblant notamment les deepfakes utilisés dans des escroqueries financières.

Selon Roll Call et Axios, le texte a été élaboré sur plus d'un an de consultations discrètes impliquant l'industrie tech, des chercheurs en alignement de modèles d'IA, des associations de consommateurs et des agences fédérales. La publication intervient à un moment charnière : depuis l'adoption de l'AI Act européen en 2024 et son entrée en application progressive depuis 2025, la pression sur le Congrès américain pour produire un équivalent national s'est considérablement intensifiée — tant de la part de l'industrie tech, qui préfère un cadre fédéral unifié, que des organisations de défense des droits numériques.

Les réactions ont été immédiatement polarisées. Brad Carson, président d'Americans for Responsible Innovation, a qualifié la préemption des lois étatiques d'erreur générationnelle, estimant que le texte prend le plancher actuel de la législation étatique sur l'IA et le transforme en plafond fédéral. Public Citizen dénonce un texte qui prive les États de leur autorité de protéger les consommateurs, les travailleurs et les enfants. À l'inverse, plusieurs associations industrielles dont la Computer and Communications Industry Association ont salué une initiative permettant d'éviter une fragmentation réglementaire nuisible à la compétitivité américaine face à la Chine.

La course mondiale à la réglementation de l'IA entre dans sa phase critique

Le Great American AI Act s'inscrit dans un contexte géopolitique et réglementaire sous haute tension. Depuis l'entrée en vigueur des premières dispositions de l'AI Act européen en 2025, les entreprises américaines opérant sur le marché européen sont déjà soumises à des obligations concrètes, notamment en matière de transparence sur les systèmes d'IA à haut risque. L'absence d'un équivalent fédéral américain crée une asymétrie réglementaire qui complique la vie des entreprises multinationales et alimente le débat sur la compétitivité de l'écosystème IA américain.

La question de la préemption des lois étatiques est politiquement explosive pour une raison simple : plusieurs États ont déjà adopté des législations IA ambitieuses. La Californie avait failli adopter le SB 1047 en 2024 — un texte aux exigences très élevées pour les développeurs de grands modèles, finalement rejeté par le gouverneur Newsom sous la pression de l'industrie. Colorado, Texas, Illinois et une vingtaine d'autres États ont depuis adopté des lois sectorielles portant sur la reconnaissance faciale, les outils de recrutement automatisés ou les deepfakes électoraux. Une préemption fédérale crée un précédent constitutionnel significatif dans la répartition des compétences fédération-États.

Sur le fond, les obligations imposées aux grands développeurs frontier s'alignent étroitement sur les engagements volontaires que les principaux acteurs avaient pris en 2023 auprès de la Maison-Blanche, puis dans le cadre du Bletchley Park AI Safety Summit de novembre 2023 et du Seoul AI Safety Summit de mai 2024. L'intégration de ces engagements dans un texte législatif contraignant constitue une montée en puissance qualitative majeure : un audit indépendant semestriel n'a pas la même portée qu'un engagement volontaire sans mécanisme de vérification externe.

L'adoption éventuelle de ce texte transformerait structurellement le paysage de la gouvernance IA mondiale. Un cadre fédéral américain crédible renforcerait la légitimité des standards NIST au niveau international et pourrait accélérer la convergence entre les approches américaine et européenne, aujourd'hui encore profondément divergentes sur des points fondamentaux comme la définition du risque systémique ou le traitement des modèles open source.

Ce qu'il faut retenir

  • Le Great American AI Act propose pour la première fois un cadre fédéral contraignant pour l'IA aux États-Unis, avec des audits semestriels obligatoires pour les acteurs dépassant 500M$ de revenus annuels.
  • La préemption de trois ans des lois étatiques sur le développement de l'IA est la disposition la plus controversée et constituera le principal point de friction dans les débats législatifs à venir.
  • Les entreprises actives sur le marché américain doivent suivre l'évolution de ce texte : même à l'état de discussion draft, il signale la direction prise par le régulateur fédéral pour les 24 prochains mois.

Quelles entreprises sont directement concernées par les obligations du Great American AI Act ?

Les obligations les plus lourdes (audits semestriels, publication de safety frameworks, déclaration d'incidents) ciblent les large frontier developers, définis comme les entreprises dont le chiffre d'affaires annuel dépasse 500 millions de dollars et qui développent des modèles d'IA de grande envergure. Sont directement dans le périmètre : OpenAI, Anthropic, Google DeepMind, Microsoft Research, Meta AI, Amazon AWS pour ses modèles Titan et Nova, ainsi qu'Apple. Les entreprises sous ce seuil sont exemptées des obligations les plus contraignantes mais restent soumises à l'interdiction des pratiques d'IA jugées inacceptables et aux règles anti-fraude IA renforcées.

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