En bref

  • Les États-Unis et la Chine ont constitué deux blocs IA rivaux : Pax Silica (Washington) et WAICO - World Artificial Intelligence Cooperation Organization (Pékin), forçant les pays tiers à choisir leur camp.
  • Washington prépare l'envoi d'une lettre formelle à 35 pays membres ou candidats de Pax Silica pour les avertir que leur appartenance au WAICO est incompatible avec l'alliance américaine.
  • Les entreprises européennes et les DSI doivent anticiper des restrictions d'accès aux technologies IA selon l'alignement géopolitique de leurs fournisseurs cloud et partenaires technologiques.

La géopolitique de l'IA se fragmente en deux sphères d'influence

La compétition technologique entre les États-Unis et la Chine a franchi un nouveau seuil en 2026. Elle ne se joue plus seulement sur les brevets, les GPU ou les modèles de fondation : elle se cristallise désormais dans des alliances formelles qui contraignent les pays tiers à choisir leur camp. D'un côté, Pax Silica, lancée par Washington fin 2025 ; de l'autre, la World Artificial Intelligence Cooperation Organization (WAICO), fondée sous l'impulsion de Pékin en juillet 2026 avec Shanghai pour siège et 29 pays fondateurs. Ces deux structures concurrentes redessinent la carte mondiale de l'accès aux technologies d'intelligence artificielle et posent des questions stratégiques inédites aux entreprises opérant à l'international.

Pax Silica a été présentée à sa création comme un cadre de sécurité économique visant à construire des chaînes d'approvisionnement résilientes dans les domaines des minéraux critiques, de l'énergie, des semi-conducteurs et de l'infrastructure IA. L'initiative regroupe les alliés historiques des États-Unis — Union européenne, Japon, Australie, Corée du Sud, Inde — mais s'est progressivement élargie à des partenaires moins attendus. Le Kazakhstan en est devenu le premier membre issu d'Asie centrale le 25 juin 2026, un choix symboliquement fort étant donné la proximité géographique et économique du pays avec la Russie et la Chine. Selon le site Web diplomatique du sommet Pax Silica, la deuxième réunion de haut niveau s'est tenue en septembre 2026 avec un agenda centré sur les standards de gouvernance des modèles d'IA.

Côté chinois, WAICO prend délibérément le contre-pied du cadre américain. L'organisation se présente comme multilatérale, ouverte et inclusive, par opposition à ce que Pékin décrit comme une approche « exclusiviste » de Washington. Ses 29 membres fondateurs incluent plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, d'Asie du Sud-Est, du Moyen-Orient et d'Amérique latine, soit un ensemble représentatif du Sud Global. WAICO propose une charte de coopération en IA fondée sur des principes de souveraineté technologique, d'accès équitable aux modèles et d'échange de données dans le cadre de la Belt and Road Initiative numérique. Les pays qui rejoignent WAICO bénéficient en théorie d'un accès facilité aux modèles Qwen d'Alibaba, DeepSeek, aux infrastructures cloud de Huawei et aux puces IA de Biren et Cambricon.

La situation du Kazakhstan illustre parfaitement les tensions que génère cette bipolarisation. Astana a rejoint Pax Silica en juin 2026, bénéficiant d'un accord avec NVIDIA pour jusqu'à 10 milliards de dollars d'investissements en centres de données, une manne considérable pour un pays cherchant à diversifier son économie au-delà des hydrocarbures. Mais le Kazakhstan a également signé en août 2026 la charte fondatrice de WAICO, devenant ainsi membre des deux alliances concurrentes. Cette double appartenance est désormais dans le viseur de Washington : selon des informations publiées par The Next Web et plusieurs médias spécialisés en géopolitique tech, le Département d'État américain prépare une lettre formelle à 35 pays les avertissant que la coexistence entre les deux affiliations est incompatible avec les exigences de Pax Silica.

Les critères d'incompatibilité que Washington entend faire valoir touchent notamment aux flux de données, aux standards techniques et aux architectures d'infrastructure. Un pays membre de Pax Silica qui utiliserait des équipements réseau Huawei dans son infrastructure de centres de données IA, ou qui permettrait le transfert de données d'entraînement vers des plateformes chinoises, pourrait se voir exclus des bénéfices de l'alliance américaine, y compris l'accès préférentiel aux puces NVIDIA de dernière génération, soumises aux contrôles d'exportation américains les plus stricts depuis les réglementations BIS de 2023.

L'Union européenne n'est pas membre direct de Pax Silica mais plusieurs de ses États membres le sont à titre individuel ou via des accords bilatéraux. Bruxelles observe cette évolution avec une inquiétude croissante. La Commission européenne défend depuis 2024 le principe d'une « voie européenne » en matière d'IA, articulée autour de l'AI Act et d'une autonomie stratégique numérique qui refuse la logique des blocs. Mais la pression des deux superpuissances rend cette position médiane de plus en plus difficile à tenir en pratique, surtout pour les entreprises européennes qui utilisent massivement des services cloud américains (AWS, Azure, GCP) tout en nourrissant des ambitions commerciales en Chine ou dans des pays WAICO.

Sur le plan des modèles d'IA proprement dits, la fragmentation géopolitique se traduit déjà par des divergences techniques. Les modèles américains — GPT-6, Claude Sonnet 5, Gemini Ultra — sont soumis aux règles de contrôle à l'exportation et ne peuvent pas être déployés librement dans certains pays sous sanctions ou considérés comme présentant un risque de transfert technologique. Les modèles chinois — DeepSeek R3, Qwen 3 Ultra, Kimi K3 — sont en revanche accessibles sans restriction dans la plupart des pays WAICO, avec une intégration facilitée dans les stacks cloud des membres. Cette divergence d'accès commence à influencer les choix de stack technique des entreprises selon leur géographie d'opération principale.

Les dernières semaines ont vu plusieurs décisions significatives qui confirment l'accélération de cette fragmentation. Replit a déplacé la majorité de ses dépenses IA d'Anthropic vers OpenAI dans le cadre d'un accord de plus de 100 millions de dollars annuels, un choix qui illustre les dynamiques commerciales intenses que génère la rivalité entre les deux grandes puissances IA américaines, avant même d'aborder la compétition avec la Chine. Par ailleurs, une étude de l'Université Cornell a mis en lumière des biais politiques documentés dans des modèles comme Grok 4.7 de xAI et GPT-6.1 Sol d'OpenAI lors de tests sur des élections américaines simulées, ajoutant une dimension de méfiance vis-à-vis des modèles IA dans les démocraties non américaines.

Les implications stratégiques pour les entreprises et les DSI

La cristallisation de la géopolitique mondiale autour de deux blocs IA concurrents n'est pas une abstraction diplomatique : elle a des conséquences pratiques immédiates pour toute organisation déployant des solutions d'intelligence artificielle à l'international. Les DSI et RSSI de grandes entreprises multinationales doivent désormais intégrer une dimension géopolitique dans leurs décisions d'architecture. Choisir un fournisseur de modèle ou de plateforme cloud, c'est implicitement s'aligner sur l'une ou l'autre sphère d'influence, avec des implications potentielles sur l'accès futur aux technologies, sur les obligations de conformité locale et sur les risques réputationnels.

Les entreprises françaises sont particulièrement exposées à cette tension. Présentes en Afrique subsaharienne (où de nombreux pays rejoignent WAICO) et en Asie (où la pression chinoise est forte), mais ancrées dans l'écosystème réglementaire européen et clientes principales des hyperscalers américains, elles opèrent dans un espace de plus en plus contraint. La question de la souveraineté des données d'entraînement des modèles IA utilisés par ces entreprises deviendra inévitablement un sujet d'audit dans les prochaines années, que ce soit dans le cadre des réglementations sectorielles (DORA pour la finance) ou des révisions de l'AI Act.

Du côté de la cybersécurité, la fragmention géopolitique de l'IA comporte un risque spécifique : l'émergence de vulnérabilités ou de backdoors volontaires dans des composants IA utilisés dans des pays adversaires. Ce risque, longtemps théorique, est pris de plus en plus au sérieux par les agences de renseignement occidentales. L'ANSSI française et le BSI allemand ont tous deux publié en 2026 des guides de prudence concernant l'usage de modèles IA dont la provenance et les données d'entraînement ne peuvent pas être auditées. La traçabilité de la chaîne de valeur des modèles d'IA — qui a accès aux données, où les poids sont stockés, qui contrôle les mises à jour — devient un enjeu de sécurité nationale autant que de conformité commerciale.

Ce qu'il faut retenir

  • Pax Silica (USA) et WAICO (Chine) forment deux blocs IA incompatibles : les entreprises opérant dans les deux zones devront adapter leur stack technologique aux exigences de chaque sphère d'influence.
  • Les contrôles d'exportation américains sur les puces IA (NVIDIA H100/H200 et successeurs) restent l'arme principale de Washington pour maintenir son hégémonie technologique dans les pays Pax Silica.
  • Les DSI doivent anticiper dès maintenant un audit de leurs dépendances IA en fonction de la géopolitique de leurs marchés cibles, avant que les contraintes deviennent réglementairement incontournables.

L'Union européenne appartient-elle à l'un de ces deux blocs IA ?

L'UE n'est pas membre direct de Pax Silica, mais plusieurs de ses États membres y participent via des accords bilatéraux. Bruxelles défend officiellement une troisième voie fondée sur l'AI Act et l'autonomie stratégique numérique, mais la pression des deux blocs rend cette position de plus en plus difficile à maintenir en pratique pour les entreprises européennes dépendantes des clouds américains ou opérant dans des pays WAICO.

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