En bref

  • La FTC américaine a officiellement étendu son enquête antitrust contre Microsoft pour couvrir Azure, Microsoft Entra ID, Copilot AI et les pratiques de bundling logiciel — la procédure la plus large depuis les années 1990.
  • Plus de 70 subpoenas ont été émis et au moins 6 concurrents ont reçu des demandes d'informations formelles début 2026, dont Salesforce qui a fourni des témoignages sur les pratiques de conditionnement Microsoft.
  • L'enquête intervient sur un marché cloud atteignant 129 milliards de dollars de dépenses trimestrielles au Q1 2026, où Microsoft Azure, AWS et Google Cloud se disputent chaque point de part de marché.

La plus grande enquête antitrust contre Microsoft depuis les années 1990

En août 2026, la Federal Trade Commission (FTC) américaine a significativement accéléré son enquête antitrust contre Microsoft, faisant de cette procédure la plus vaste et la plus ambitieuse engagée contre l'éditeur depuis le fameux procès du Département de Justice au tournant des années 2000, qui avait imposé à Microsoft des restrictions sur le bundling d'Internet Explorer avec Windows. L'ampleur de l'enquête actuelle est sans précédent : plus de 70 subpoenas ont été émis par les enquêteurs de la FTC pour examiner si Microsoft lie illégalement ses produits dominants Windows et Office à ses services cloud et à son assistant IA Copilot. Le dossier est désormais décrit par les analystes d'AI2.work comme la plus large procédure antitrust tech depuis l'affaire United States v. Microsoft Corp. de 2000.

La procédure a débuté discrètement en novembre 2024 sous la forme d'une Civil Investigative Demand (CID), un outil légal permettant à la FTC d'obtenir des documents et des témoignages sans passer par une procédure judiciaire ouverte. Le 13 février 2026, la commission a considérablement élargi la portée de l'enquête en envoyant des CID formelles à au moins six concurrents directs de Microsoft dans le cloud d'entreprise et les logiciels SaaS. Ces rivaux ont été interrogés sur les pratiques de licences, les barrières d'interopérabilité et les effets de verrouillage (lock-in) générés par l'écosystème Microsoft. Bloomberg Law, The Register et Windows News ont rapporté l'ampleur de cette nouvelle phase, confirmée par des sources proches de la commission.

L'enquête se concentre sur quatre domaines distincts mais interconnectés. Premièrement, les services de cloud computing : les enquêteurs cherchent à déterminer si les conditions de licences Azure créent des obstacles financiers et techniques pour les clients souhaitant migrer des charges de travail vers AWS ou Google Cloud. Deuxièmement, les licences logicielles : Microsoft conditionne-t-il l'accès à Windows ou Office à l'adoption d'Azure de façon à rendre prohibitif le choix d'un autre fournisseur cloud ? Troisièmement, les offres de cybersécurité : Microsoft Defender, Sentinel et les outils de sécurité intégrés à M365 sont-ils distribués dans des conditions qui évincent les fournisseurs tiers spécialisés ? Quatrièmement, les produits IA : le bundling de Copilot dans Microsoft 365 et sur GitHub constitue-t-il un tying anticoncurrentiel au sens du Sherman Act ?

Microsoft Entra ID — anciennement Azure Active Directory — est au coeur des préoccupations des régulateurs. Cette plateforme de gestion des identités et des accès (IAM) authentifie les utilisateurs non seulement sur les propres services cloud de Microsoft, mais aussi sur des milliers d'applications tierces entreprise. Les enquêteurs de la FTC veulent déterminer si la tarification et l'architecture technique d'Entra ID poussent structurellement les clients à maintenir leurs charges de travail sur Azure plutôt que de les déplacer vers des alternatives. La question centrale est de savoir si Entra ID est conçu pour faciliter l'interopérabilité multi-cloud, ou pour créer un point de dépendance technique qui rend le changement de fournisseur cloud prohibitivement coûteux — un effet de lock-in que les rivaux décrivent comme délibéré.

Le cas Copilot est particulièrement scruté. La FTC examine si Microsoft, en intégrant Copilot dans Microsoft 365 et les outils GitHub à prix d'appel ou sans supplément apparent, tout en proposant des capacités plus limitées aux utilisateurs de plateformes concurrentes, pratique un tying anticoncurrentiel. Cette question est d'autant plus sensible que Copilot est désormais profondément intégré à Word, Excel, Teams, Outlook et Visual Studio Code — des outils pour lesquels Microsoft possède des positions dominantes héritées des décennies 1990-2000. Si un client veut conserver ses outils de productivité Office, il bénéficie de facto d'un avantage Copilot, ce qui désavantage des alternatives comme Einstein AI de Salesforce ou Gemini for Workspace de Google sur un marché où la proximité à l'interface utilisateur est un facteur d'adoption critique.

Salesforce est l'un des témoins clés de l'enquête. Marc Benioff, co-CEO de Salesforce, a déclaré publiquement que son entreprise a fourni des témoignages à la FTC documentant des situations concrètes où des clients auraient préféré adopter Einstein AI mais n'ont pas pu parce que leur accord de renouvellement d'entreprise Microsoft était conditionné à l'adoption de Copilot. Selon Benioff, ces pratiques relèvent d'un verrouillage contractuel que la FTC qualifie de conditionnement anticoncurrentiel. D'autres acteurs du secteur cloud et cybersécurité, dont des fournisseurs concurrents de Defender, ont également fourni des témoignages selon les sources citées par Bloomberg Law et CIO.com.

Microsoft a répondu à l'enquête de façon défensive mais mesurée. Un porte-parole a qualifié l'enquête de fondamentalement rétrospective, soulignant que le marché cloud est intensément compétitif avec AWS qui conserve encore une part de marché significative, et que l'IA est un secteur naissant où des dizaines d'entreprises innovent. La firme a ajouté qu'elle reste confiante que ses conditions de licences sont légales et qu'elle continuera à coopérer pleinement avec la commission. Cette ligne de défense — concurrence dynamique comme argument contre la qualification monopolistique — rappelle les positions adoptées par Google dans ses propres procédures antitrust aux États-Unis et en Europe.

Le contexte de marché est déterminant pour comprendre l'enjeu réel. Selon les données des analystes de Synergy Research Group, les dépenses mondiales en cloud ont atteint 129 milliards de dollars pour le seul premier trimestre 2026. Microsoft Azure représente environ 23 % de ce marché, en progression constante face à AWS (32 %) et Google Cloud (12 %). Dans un marché d'une telle taille, chaque point de part de marché représente plusieurs milliards de dollars annuels. La FTC cherche à déterminer si la croissance de Microsoft dans le cloud résulte de mérites technologiques et d'innovation, ou d'un effet de levier exercé à partir de monopoles antérieurs sur les systèmes d'exploitation et la bureautique.

Des précédents lourds et des implications bien au-delà des États-Unis

Cette enquête s'inscrit dans un mouvement régulatoire global de rééquilibrage des pouvoirs face aux grands acteurs du cloud et de l'IA. En Europe, la Commission européenne a engagé des procédures antitrust parallèles contre Microsoft sur le bundling de Teams avec M365 — une procédure qui a conduit Microsoft à proposer en 2023 de débundler Teams dans certains marchés européens pour éviter des amendes significatives. Le Digital Markets Act (DMA), pleinement en vigueur depuis 2024, impose désormais aux gatekeepers désignés des obligations d'interopérabilité qui recoupent exactement les préoccupations de la FTC sur Entra ID et Copilot. La simultanéité des procédures de chaque côté de l'Atlantique n'est pas fortuite.

La question de l'IA comme vecteur d'extension de monopole est centrale dans le débat régulatoire de 2026. Microsoft a investi massivement dans OpenAI — plusieurs dizaines de milliards de dollars — et intègre les modèles GPT dans l'ensemble de sa suite Copilot. Cette intégration verticale, de l'infrastructure cloud (Azure OpenAI Service) jusqu'aux applications grand public (Office, Bing, GitHub), crée une chaîne de valeur verticalement intégrée que les régulateurs examinent avec les mêmes outils conceptuels qu'ils avaient utilisés pour analyser le bundling Windows-IE dans les années 1990. La question n'est plus seulement de savoir si Microsoft est dominant dans son secteur d'origine, mais si elle utilise cette dominance pour prendre des positions définitives dans le secteur IA.

Pour les DSI et directions achats des grandes organisations françaises — et Microsoft domine le marché des outils de productivité d'entreprise en France — l'issue de cette enquête peut avoir des conséquences directes sur leur pouvoir de négociation et leurs coûts de licences à moyen terme. Si la FTC parvenait à imposer des remèdes structurels — séparation des offres Copilot de M365, obligations d'interopérabilité sur Entra ID, neutralisation des clauses de licences coercitives — les grandes entreprises pourraient retrouver une liberté de choix accrue sur leur stack cloud et IA. Les organisations ayant engagé des négociations de renouvellement de licences Microsoft en 2026 peuvent d'ores et déjà invoquer le contexte régulatoire pour renforcer leur position.

La dimension trans-atlantique de la régulation est nouvelle et puissante. La simultanéité des procédures FTC (États-Unis), DMA/DG Comp (Union européenne) et des discussions ouvertes au Royaume-Uni via la Competition and Markets Authority (CMA) sur les pratiques cloud de Microsoft illustre un alignement régulatoire inédit. Les analystes notent que si Microsoft est contraint d'ouvrir Entra ID ou de découpler Copilot dans une juridiction majeure, l'effet normatif s'étendra rapidement à l'ensemble du marché mondial — car les multinationales ne peuvent maintenir des pratiques commerciales différentes selon les géographies sans coûts de conformité prohibitifs.

Ce qu'il faut retenir

  • La FTC a lancé la plus large enquête antitrust contre Microsoft depuis les années 1990, couvrant Azure, Entra ID, Copilot et le bundling logiciel — avec 70 subpoenas et 6 concurrents interrogés formellement dès février 2026.
  • Les pratiques examinées incluent le conditionnement de licences Office/Windows à l'adoption d'Azure, le design d'Entra ID favorisant la dépendance à Azure, et le bundling de Copilot qui désavantage les assistants IA concurrents.
  • Pour les DSI français, suivre cette procédure est stratégique : une issue favorable aux régulateurs pourrait améliorer sensiblement le pouvoir de négociation face à Microsoft et réduire les coûts de licences à moyen terme.

Cette enquête FTC va-t-elle obliger Microsoft à changer ses tarifs en France ?

Pas à court terme. Les enquêtes antitrust américaines peuvent durer plusieurs années avant d'aboutir à des remèdes exécutoires. Cependant, la pression combinée de la FTC, du DMA européen et du CMA britannique crée un environnement régulatoire coordonné qui pousse Microsoft à des concessions progressives. Les entreprises françaises peuvent d'ores et déjà négocier plus fermement leurs renouvellements de licences en invoquant les obligations d'interopérabilité du DMA et en documentant toute pratique de conditionnement dans leurs contrats Microsoft.

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