En bref

  • Le Département américain de la Justice a démantelé Xinbi Guarantee, une marketplace criminelle opérant sur Telegram ayant traité plus de 24 milliards de dollars depuis 2022.
  • 52,8 millions de dollars en cryptomonnaies ont été gelés et plusieurs canaux Telegram saisis, tandis que l'OFAC a sanctionné la plateforme comme organisation criminelle transnationale.
  • Xinbi alimentait les arnaques aux faux investissements ciblant des Occidentaux en fournissant outils deepfake, données volées et services de blanchiment aux syndicats d'Asie du Sud-Est.

Une infrastructure criminelle de 24 milliards démantelée

Le 9 septembre 2026, l'Office of Foreign Assets Control (OFAC) du Trésor américain a sanctionné Xinbi Guarantee en tant qu'organisation criminelle transnationale majeure et marketplace de cryptomonnaies de l'Asie du Sud-Est. Le lendemain, le 10 septembre, le Département de la Justice (DOJ) a annoncé des actions coordonnées : saisie de canaux Telegram, gel de 52,8 millions de dollars en actifs cryptographiques et déploiement de la Scam Center Strike Force à Madagascar pour démanteler 13 complexes de scam dirigés par des syndicats criminels chinois.

Xinbi Guarantee opérait comme une marketplace de services criminels à grande échelle via Telegram, avec un système d'escrow intégré garantissant les transactions entre acheteurs et vendeurs. La plateforme mettait en relation des syndicats spécialisés dans les arnaques aux investissements — notamment les arnaques "pig butchering" — avec des fournisseurs proposant une gamme complète de services illicites : sites de faux investissements personnalisés, outils de deepfake pour usurper des identités, documents d'identité falsifiés, services de blanchiment de cryptomonnaies, et même des offres de recrutement de victimes destinées à alimenter les tristement célèbres "scam compounds" — des camps de travail forcé dissimulés dans des zones frontalières du Myanmar, du Cambodge ou du Laos.

Selon l'analyse réalisée par TRM Labs, le volume total traité par Xinbi Guarantee depuis sa création autour de 2022 dépasse les 36 milliards de dollars en actifs numériques et en monnaies traditionnelles. L'OFAC cite pour sa part un chiffre de plus de 24 milliards de dollars. Ces écarts s'expliquent par les différentes méthodologies de traçage des flux on-chain et off-chain. Quelle que soit la référence retenue, Xinbi se positionne comme l'une des plus grandes infrastructures criminelles jamais démantelées dans l'espace crypto.

Les transactions se réalisaient principalement en USDT sur la blockchain TRON, un choix délibéré pour exploiter les faibles frais et la relative rapidité des confirmations, tout en profitant d'une pseudonymie jugée suffisante par les opérateurs. Les enquêteurs du DOJ et du Trésor ont néanmoins réussi à remonter les flux grâce aux outils d'analyse blockchain et à la coopération de plusieurs juridictions étrangères. Un mandat de saisie fédéral a permis d'identifier et de geler les portefeuilles associés au réseau de marchands de la plateforme.

L'opération implique la Scam Center Strike Force, une unité spécialisée créée conjointement par le DOJ et le FBI pour s'attaquer aux infrastructures des centres d'arnaque d'Asie du Sud-Est. Son déploiement à Madagascar marque une extension géographique notable : les syndicats criminels diversifient leur implantation pour échapper aux pressions des autorités dans leurs zones traditionnelles d'opération. Sur le plan technique, l'infiltration des canaux Telegram a constitué un défi majeur, résolu grâce à une coopération accrue de la plateforme avec les demandes judiciaires des démocraties occidentales depuis mi-2025.

Xinbi exploitait des dizaines de canaux et groupes Telegram avec une structure en oignon : les marchands de premier niveau sont accessibles aux acheteurs vérifiés, tandis que les services les plus sensibles — recrutement forcé, outils de manipulation d'identité avancés — étaient cloisonnés dans des espaces restreints sur invitation. Cette architecture modulaire permettait à la plateforme de résister aux tentatives de démantèlement partiel tout en maintenant une apparence de marketplace "généraliste" aux yeux des enquêteurs non initiés.

Les victimes des arnaques alimentées par Xinbi sont principalement localisées aux États-Unis, en Europe et dans les pays d'Asie-Pacifique développés. Le profil type est celui d'un particulier contacté sur une application de rencontres ou un réseau social, progressivement convaincu d'investir dans une plateforme fictive de cryptomonnaies ou de trading, avant de voir l'intégralité de ses fonds disparaître. Les pertes individuelles dépassent régulièrement plusieurs dizaines de milliers d'euros, parfois des économies de toute une vie. Les Nations Unies estimaient fin 2025 que les "scam compounds" d'Asie du Sud-Est généraient plus de 64 milliards de dollars de pertes annuelles pour les victimes mondiales.

Des charges pénales ont été retenues contre plusieurs individus identifiés dans le cadre de l'opération. Leurs identités n'ont pas encore été rendues publiques dans l'attente des procédures d'extradition et de coopération internationale. Le DOJ a précisé que l'enquête reste active et que de nouvelles arrestations et saisies sont à anticiper dans les prochaines semaines.

Une économie criminelle crypto qui défie les frontières

Le démantèlement de Xinbi Guarantee illustre l'ampleur prise par l'économie criminelle adossée aux cryptomonnaies en Asie du Sud-Est. Les "scam compounds" constituent désormais une menace hybride mêlant cybercriminalité et traite d'êtres humains. Xinbi était l'une des pièces maîtresses de cet écosystème, en fournissant les outils, la logistique et l'infrastructure financière permettant de monétiser les arnaques à l'échelle industrielle.

Du point de vue de la régulation crypto, cette opération renforce la pression sur les blockchains privilégiées par les acteurs criminels. TRON est particulièrement scrutée depuis plusieurs années : la part des transactions illicites en USDT-TRON dans le total des transactions crypto illicites mondiales a considérablement augmenté selon les données de Chainalysis et TRM Labs. Les sanctions OFAC contre Xinbi pourraient pousser les exchanges centralisés conformes à renforcer leurs contrôles KYC/AML sur les flux TRON entrants, augmentant les coûts de blanchiment pour les acteurs restants.

Pour les entreprises et individus français, le risque est direct : les arnaques alimentées par des plateformes comme Xinbi ciblent activement les ressortissants européens. L'ACPR et l'AMF ont déjà émis plusieurs alertes sur ces schémas en 2026. Cette opération du DOJ fournit une base factuelle supplémentaire pour justifier le renforcement des contrôles de détection au sein des banques, des plateformes de rencontres et des réseaux sociaux. La directive NIS2, en renforçant les obligations de coopération entre États membres, devrait également faciliter les enquêtes transnationales futures sur ces réseaux.

La dimension géopolitique mérite attention. Xinbi opère sous l'égide de syndicats criminels chinois bénéficiant d'une tolérance implicite des autorités locales dans certains pays d'accueil, selon plusieurs rapports de renseignement. Le déploiement de la Strike Force à Madagascar et les sanctions unilatérales américaines signalent une volonté de frapper les infrastructures criminelles hors des zones d'influence directe des États-Unis — une approche qui pourrait générer des tensions diplomatiques supplémentaires tout en établissant un précédent pour des opérations futures.

Ce qu'il faut retenir

  • Xinbi Guarantee, marketplace criminelle de 24 Mds$ sur Telegram, a été démantelée par le DOJ avec 52,8 M$ en crypto gelés et des canaux Telegram saisis.
  • La plateforme alimentait les arnaques "pig butchering" ciblant des victimes européennes et américaines, avec des outils deepfake et des services de blanchiment intégrés.
  • Sensibiliser les collaborateurs aux signaux d'arnaque aux faux investissements : contact inopiné, plateforme absente des registres ACPR/AMF, pression à investir rapidement.

Qu'est-ce qu'une arnaque "pig butchering" et comment la reconnaître ?

Le "pig butchering" est une arnaque aux investissements basée sur la manipulation affective. L'escroc établit une relation de confiance sur plusieurs semaines via une application de rencontres ou un réseau social, puis introduit une opportunité d'investissement sur une plateforme crypto fictive. Les premiers "profits" sont réels et retirables pour créer la confiance, avant que la victime soit poussée à investir des sommes croissantes — jusqu'à ce que la plateforme disparaisse. Signaux d'alerte : contact non sollicité, conseil d'investissement "exclusif", plateforme absente des registres ACPR/AMF, impossibilité de retirer les fonds au-delà d'un certain seuil.

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