Anthropic dénonce Alibaba, DeepSeek, Moonshot AI, Xiaomi et Zhipu pour avoir orchestré près de 200 millions d'échanges illicites avec Claude afin d'entraîner leurs propres modèles d'IA.
En bref
- Anthropic accuse cinq laboratoires d'IA chinois — Alibaba, DeepSeek, Moonshot AI, Xiaomi et Zhipu — d'avoir orchestré près de 200 millions d'échanges illicites avec Claude pour entraîner leurs propres modèles.
- La campagne d'Alibaba est la plus massive jamais documentée : 151 millions d'interactions générées via 3 500 comptes frauduleux entre mai et juillet 2026, avec des pics à 3 millions d'échanges quotidiens.
- Anthropic a interrompu toutes ces opérations et publie le 10 septembre 2026 un rapport de threat intelligence inédit détaillant les techniques et acteurs impliqués.
200 millions d'échanges : la distillation illicite à l'échelle industrielle
Le 10 septembre 2026, Anthropic a publié un rapport de threat intelligence sans précédent dans l'industrie de l'intelligence artificielle, accusant nommément cinq entreprises chinoises d'avoir conduit des campagnes massives et organisées visant à extraire les capacités de son modèle Claude pour alimenter l'entraînement de leurs propres systèmes d'IA. Les acteurs désignés sont Alibaba, DeepSeek, Moonshot AI (créateur du modèle Kimi), Xiaomi et Zhipu AI.
La technique utilisée — communément appelée « distillation » dans la littérature académique et « model extraction » dans le domaine de la sécurité des systèmes d'IA — consiste à soumettre des millions de requêtes à un modèle cible, à collecter ses réponses, puis à utiliser ces paires question-réponse comme données d'entraînement pour un modèle concurrent. L'objectif est d'importer les capacités du modèle visé sans disposer des données d'entraînement originales ni de l'expertise nécessaire pour atteindre un niveau de performance équivalent par ses propres moyens.
Ce qui distingue les campagnes décrites par Anthropic d'une simple utilisation intensive de l'API Claude, c'est leur caractère organisé, systématique et délibérément dissimulé. Selon le rapport, les acteurs impliqués ont utilisé des milliers de comptes frauduleux — créés avec des identités fictives ou usurpées — pour contourner les limites d'utilisation imposées par Anthropic et masquer l'origine institutionnelle des requêtes. Le volume généré dépasse de très loin ce qu'un usage professionnel normal pourrait justifier.
La campagne d'Alibaba est décrite par Anthropic comme « la plus grande opération de distillation jamais documentée ». Entre mai et juillet 2026, des comptes liés à la firme chinoise ont généré plus de 151 millions d'échanges avec Claude, avec une activité crépitant à près de 3 millions d'interactions par jour aux moments de pointe. Le tout transitait via un réseau de plus de 3 500 comptes que les systèmes de détection d'Anthropic ont classifiés comme frauduleux après analyse comportementale et de corrélation d'adresses IP.
Le cas de Moonshot AI présente une dimension supplémentaire particulièrement problématique. Selon le rapport, Moonshot AI ne se contentait pas d'interroger Claude en interne pour ses propres entraînements : certaines requêtes envoyées par des utilisateurs de sa plateforme Kimi étaient routées directement vers Claude, et les réponses de Claude étaient affichées aux utilisateurs comme si elles émanaient de Kimi. Cette pratique constitue une double violation : une fraude vis-à-vis d'Anthropic sur les conditions d'utilisation, et une tromperie des utilisateurs finals qui ignoraient interagir avec un modèle tiers.
Les capacités ciblées par l'ensemble de ces campagnes ne sont pas aléatoires. Anthropic précise que les requêtes se concentraient sur les domaines où Claude excelle et où les modèles chinois présentaient des lacunes : le raisonnement agentique (capacité à décomposer des tâches complexes en sous-objectifs et à les exécuter de manière autonome), l'ingénierie logicielle avancée (génération de code complexe, débogage, architecture), et le raisonnement logique et mathématique. Ces axes correspondent précisément aux benchmarks sur lesquels Claude enregistre ses meilleures performances dans les évaluations indépendantes.
Anthropic indique avoir détecté ces activités grâce à des systèmes de surveillance comportementale qui analysent les patterns d'utilisation de l'API. Des signaux comme la régularité mécanique des requêtes, la concentration sur certains types de prompts, la distribution géographique incohérente avec les profils déclarés des comptes, et les corrélations entre comptes apparemment indépendants, ont permis d'identifier et de résilier les comptes impliqués. L'entreprise a transmis les éléments de preuve aux autorités compétentes et envisage des poursuites judiciaires.
Sur le plan du droit, la situation est complexe. Les conditions d'utilisation d'Anthropic interdisent explicitement l'utilisation des outputs de Claude pour entraîner des modèles concurrents. Mais la distillation à grande échelle se situe également dans une zone grise du droit de la propriété intellectuelle : si les droits sur les réponses générées par un modèle d'IA restent débattus en doctrine, l'utilisation massive et organisée pour contourner un investissement en R&D de plusieurs milliards de dollars soulève des questions de concurrence déloyale et de violation contractuelle qui auront probablement vocation à être tranchées devant les tribunaux.
La distillation illicite, nouveau front de la guerre des modèles d'IA
La publication de ce rapport par Anthropic marque un tournant dans la manière dont les acteurs de l'IA abordent la question de la sécurité de leurs modèles. Jusqu'à présent, les préoccupations du secteur se concentraient sur les risques d'attaques adversariales (jailbreaks, prompt injection), sur la sécurité des systèmes d'inférence, et sur les risques liés à l'utilisation malveillante des modèles par des tiers. La distillation à grande échelle ajoute une nouvelle dimension : le vol de propriété intellectuelle au niveau des capacités et des comportements du modèle lui-même.
Ce phénomène n'est pas entièrement nouveau — des travaux académiques décrivent des attaques par extraction de modèles depuis au moins 2016 — mais son passage à l'échelle industrielle, avec des acteurs disposant de moyens considérables et d'une motivation stratégique forte, change radicalement la nature du risque. Pour Anthropic, OpenAI, Google DeepMind ou Meta, dont les modèles sont exposés via des API publiques ou semi-publiques, la question de la protection contre la distillation devient un enjeu de compétitivité fondamental.
Le contexte géopolitique amplifie la dimension stratégique de cet incident. La Chine a annoncé en 2025 un plan d'investissement massif pour dominer l'IA mondiale à horizon 2030. Dans ce cadre, l'acquisition illicite des capacités des modèles frontière occidentaux représente un raccourci potentiellement considérable — réduisant les délais et coûts nécessaires pour atteindre la parité technique. La désignation nominative d'entreprises comme Alibaba ou DeepSeek par Anthropic s'inscrit dans un contexte de tensions technologiques sino-américaines qui n'a cessé de s'intensifier depuis les contrôles à l'exportation sur les puces spécialisées.
Pour les entreprises utilisatrices de modèles d'IA via des API, cet incident rappelle l'importance de comprendre les conditions d'utilisation des plateformes qu'elles intègrent — y compris les droits qu'elles cèdent et les obligations qu'elles contractent en matière d'usage des outputs. Il soulève également une question de confiance dans les modèles commerciaux des fournisseurs d'IA : si ces derniers ne peuvent pas protéger leurs propres modèles contre l'extraction de masse, quelles garanties existent sur la protection des données et des conversations des clients entreprises ?
Ce qu'il faut retenir
- Anthropic a documenté près de 200 millions d'échanges illicites orchestrés par cinq labos d'IA chinois — Alibaba en tête avec 151 millions — pour extraire les capacités de Claude via des comptes frauduleux.
- Moonshot AI routait des requêtes utilisateurs réelles vers Claude et présentait les réponses comme siennes — une tromperie à la fois envers Anthropic et ses propres clients.
- La distillation à échelle industrielle devient un nouveau vecteur de vol de propriété intellectuelle dans l'IA, avec des implications juridiques, compétitives et géopolitiques majeures.
La distillation de modèles d'IA est-elle illégale ?
La distillation en elle-même est une technique académique légitime — elle consiste à entraîner un modèle plus petit à partir des sorties d'un modèle plus grand. Ce qui est illicite ici, c'est la violation délibérée des conditions d'utilisation d'Anthropic, qui interdisent explicitement l'utilisation des outputs de Claude pour entraîner des modèles concurrents. Sur le plan légal, des poursuites pourraient s'appuyer sur la violation contractuelle, la concurrence déloyale, et potentiellement sur des lois sur la fraude informatique (utilisation de comptes frauduleux). Aux États-Unis, le Computer Fraud and Abuse Act (CFAA) pourrait également être invoqué. L'issue judiciaire reste incertaine mais la démarche d'Anthropic vise clairement à établir un précédent dissuasif.
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Prendre contactÀ propos de l'auteur
Ayi NEDJIMI
Auditeur Senior Cybersécurité & Consultant IA
Expert Judiciaire — Cour d'Appel de Paris
Habilitation Confidentiel Défense
ayi@ayinedjimi-consultants.fr
Ayi NEDJIMI est un vétéran de la cybersécurité avec plus de 25 ans d'expérience sur des missions critiques. Ancien développeur Microsoft à Redmond sur le module GINA (Windows NT4) et co-auteur de la version française du guide de sécurité Windows NT4 pour la NSA.
À la tête d'Ayi NEDJIMI Consultants, il réalise des audits Lead Auditor ISO 42001 et ISO 27001, des pentests d'infrastructures critiques, du forensics et des missions de conformité NIS2 / AI Act.
Conférencier international (Europe & US), il a formé plus de 10 000 professionnels.
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